Pour un « moi » qui respire.

Publié le

Pour un « moi » qui respire.

Qu'est que le "Qi"?

Traduire en français le terme chinois « qi » est toujours problématique. Mais comment y échapper ? Utiliser systématiquement le terme chinois peut s’avérer tentant mais en même temps intellectuellement pas très honnête. Évoquer le « qi » du ciel ou le « qi » qui circule dans le corps reviendrait en effet à noyer le poisson. Et ne nous éviterait pas en définitive de revenir à la question première : Comment (pour un pratiquant de qigong) traduire en français le terme chinois « qi » ?

En pratique, on a deux possibilités : « Énergie » et « souffle ». Personnellement, j’ai pris l’habitude d’employer, pour évoquer le « qi » qui nous entoure le concept d’énergie et pour ce qui concerne le « qi » qui circule en nous le concept de souffle. Ainsi, je pourrais dire : « Prendre l’energie du ciel et de la terre, et l’amener à l’intérieur du ventre» et ensuite parler du « souffle qui monte dans le dos et redescend par l’avant du corps pour retourner au dantian ». N’oublions pas, cependant, ainsi que l’article que « Wikipédia » a consacré au « qi » l’annonce:

"L'interprétation du qì en termes d'énergie reste propre à l'Occident, car elle n'apparaît jamais dans les textes chinois qui en restent, eux, à l'idée d'un souffle ou d'une essence".

Ceci dit, hormis le fait que les maitres chinois soient les premiers à employer le concept « d’énergie » dans leur enseignement, pour les chinois en général, le caractère « qi » recouvre des champs sémantiques fort différents : d’une part, dans la langue courante, le « qi » du ciel (tian qi) signifie banalement, le temps qu’il fait, le climat (en anglais « the weather »). Autant dire que pour exprimer : « il fait beau », j’ai recours au « qi ». Mais d’autre part, pour un intellectuel chinois, la notion de « qi » ramène à l’origine de l’univers, à l’origine du monde. C’est qu’en effet, dès le début, à l’heure du chaos originel, de la soupe cosmique, c’est le « qi » qui est à l’œuvre. Et ceci bien avant la différenciation Yin-Yang, avec l’idée sous jacente que c’est le « qi » lui-même qui met en œuvre cette différenciation, qui mets en ordre le chaos et crée une mise en mouvement en créant ces deux principes complémentaires. En fait, si nous regardons sur un dictionnaire chinois-français les différentes traductions du caractère "qi", nous trouvons des sens variés, répartis dans deux domaines principaux: D'une part ce qui tourne autour de l'aspect "vapeur" (air, gaz, haleine, odeur agréable, esprit...) et d'autre part des verbes autour de l'idée de la colère -émotion liée pour les chinois au mouvement du printemps, du Yang naissant- (irriter, se mettre en colère,insulter, s'emporter, intimider, malmener...)

Le Qi à l’œuvre dans l'être humain: Les souffles

"Les souffles animent les formes, qu’ils informent et transforment, ils sont présents dans toutes les manifestations de la nature. Ils sont un élément fondamental dans la constitution de l’univers. Ils sont indispensables à la constitution de l’organisme et à l’entretien de son activité vitale.

En l’être humain, les souffles ont deux origines: un souffle inné, l’essence du ciel antérieur, qui provient des parents, et un souffle acquis, ou essence du ciel postérieur, qui provient de l’essence subtile des aliments. Il faut y ajouter le souffle qui provient de l’air (qīng qì). Grâce à l’action de la rate et de l’estomac, le souffle qui provient des aliments et des boissons (shuǐ gǔ qì), se combine, dans la poitrine, à l’air des poumons (qīng qì) pour former le souffle de synthèse (zōng qì) et le souffle véritable (zhēn qì), sous l’influence du cœur et des poumons. Le souffle de synthèse est en relation étroite avec les fonctions du cœur et des poumons, et avec la circulation du sang et des souffles dans le corps. Le souffle défensif (wèi qì) et le souffle nourricier ( yíng qì) sont les deux aspects du souffle véritable (zhēn qì).

Les différents souffles du corps sont produits grâce à l’impulsion du souffle originel ( yuán qì), qui est lui-même issu du souffle inné et dépend du souffle acquis pour son développement.

Le mécanisme général de production des souffles est la synthèse des souffles extérieurs du ciel ( l’air que l’on respire), de la terre: l’eau et les aliments que l’on absorbe) et de l’être humain (yuán qì). Le souffle originel transforme les souffles extérieurs apportés par la nature, et les individualise. Ce processus est le tronc commun à partir duquel les différentes sortes de souffles sont générées, avec des modes de production spécifiques à chacun d’entre eux". (D’après « nuages-pluie.com »)

Activer, mobiliser, mettre en mouvement les souffles, en bref respirer, tel est l’objet du qigong… Cependant, hormis le fait que l’on distingue des qigong taoistes, bouddhistes, confucianistes etc, la plupart des maitres chinois ne cachent pas que les pratiques avancées conduisent au développement d’une certaine forme de spiritualité.

Lorsque Pierre Hadot (« La philosophie comme manière de vivre ») écrit : « Personnellement, je définirai l’exercice spirituel comme une pratique volontaire, personnelle, destinée à opérer une transformation de l’individu, une transformation de soi », il suffirait de remplacer le terme : « exercice spirituel » par « qigong » pour que cette définition soit également parfaitement judicieuse.

Le but ultime de la spiritualité est la dissolution de l'ego !

Voici une affirmation qu’il est courant de retrouver, sous une forme ou l’autre, dans bien des discours ou textes liés à la philosophie ou à la religion. Dissoudre l’ego serait ainsi la clé du bonheur !

Sauf que :

- s’il n’y a plus d’ego, il n’y a plus personne pour goûter au bonheur de le perdre.

- les institutions psychiatriques sont remplies de personnes ayant perdues leur « ego ».

- dans le meilleur des cas, après avoir « goûter » à la perte de son ego, l’individu se retrouve avec un ego encore plus important, par un malheureux mais logique phénomène de compensation : l’envers de la médaille, en quelque sorte !

En fait à y regarder de plus prêt, l’on retrouve ici notre habituelle façon de considérer le monde en terme d’états (c’est comme ci, ou c’est comme çà), et non pas en termes de mouvements (entre ceci et cela).

De ce point de vue, il n’importe pas tant de savoir si mon « ego » est présent ou pas que de savoir s’il respire ou pas. S’il ne respire pas assez, si mon « moi » est « étriqué », je risque fort de me replier sur moi, d’être sujet aux ressassements, aux peurs, aux ressentiments, aux désirs compulsifs, à la dépression… la liste pourrait être longue. Un « moi » petit et étriqué n’est pas plus enviable qu’un « moi » arrogant et surdimensionné. Il est de même nature s’il ne respire pas, s’il reste « enfermé » sur lui-même.

Ainsi, si le but ultime des pratiques de qigong sont bien un accés à une forme de spiritualité, elles ne conduisent pas à cette « dissolution de l’ego » que nous n’appelons d’ailleurs pas de nos vœux.

De part leur propre nature, les pratiques de qigong nous amènent plutôt à une « respiration de l’ego », ample, profonde, et régulière. Un sentiment de soi capable le temps d’un soupir d’embrasser l’univers, et de replonger en un instant au plus profond de soi. C'est par l'amplitude
de cette "respiration" que nous seront alors à même de juger de nos "progrès" éventuels...

Yves Lorand

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article