Wu wei

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Wu wei

« Parmi tout ce dont on doit « se défaire », -conditionnement, connaissance, religion, science, « moi »- le plus important est peut être l’idée que l’on vit sa propre vie. Se défaire du reste en continuant de penser que l’on vit au lieu d’être vécu serait une attitude vaine. Nous ne choisissons pas de naître, de vieillir, d’être bien portant ou malade, ou de mourir : Pourquoi diable irions-nous imaginer que nous pouvons choisir quoi que ce soit qui constitue un moyen terme, c'est-à-dire la façon dont nous vivons, sans parler du reste ? Nous sommes libres de comprendre, ce qui veut dire libres de nous connaître en tant que mental « vertical ». C’est là notre seule et unique liberté. »

C’est en ces termes que fut présenté en 1977 un ouvrage bien étrange (La voie négative, éditions de la différence) traduit de l’anglais et écrit par un mystérieux « Wei wu wei ». Comme le note Michel Waldberg dans sa préface : Wei wu wei, action de non action, le choix de ce pseudonyme implique un double refus, celui du nom propre et celui de l’état civil… La connaissance est un leurre, parce qu’elle porte nécessairement sur un objet. Si la vérité est un objet, elle se nie en excluant d’elle-même le sujet qui l’appréhende, et, si elle n’en est pas un, il n’y a aucun moyen de la connaître objectivement. Ce que nous croyons obtenir à la fin, nous le possédons dès l’origine ; ce que nous nous efforçons de saisir en dehors de nous même, nous n’avons aucun moyen de l’appréhender, car ce ne peut être autre chose que nous même, et nous n’avons pas plus le possibilité de le connaître objectivement qu’un œil n’a la capacité de se regarder lui-même.

Et l’ouvrage lui-même commence par ce liminaire sous forme de question :

Pourquoi es-tu malheureux ?

Parce que 99 ,9% de tout ce que tu penses et de tout ce que tu fais est pour toi.

Et il n’y a pas de « toi » !

Qu’est ce que wu wei ?

Wu signifie "non" ou "absence", et "Wei" signifie "action", "occupation". Cela ne signifie pas exactement ne rien faire, mais laisser l'esprit en paix, lui faire confiance en le laissant travailler par lui-même. Ainsi, lorsqu’un individu et ses efforts conscients pour « bien faire » se plient à un pouvoir qui n'est pas le sien, alors il atteint l'action suprême, la non-action (wu wei).

Lin Yu Tang définit le Wu Wei appliqué aux arts martiaux en ces termes :

“C’est l’art de maîtriser les circonstances sans leur opposer de résistance; le principe d’esquiver une force qui vient sur vous en sorte qu’elle ne puisse vous atteindre. Ainsi, celui qui connaît les lois de la vie jamais ne s’oppose aux événements… Il en change le cours par son acceptation, par l’intégration, jamais par refus. Il accepte toutes choses jusqu’à ce que, les ayant assimilées toutes, il parvienne à la maîtrise parfaite. Une volonté flexible possède cette reposante aisance, douce comme un duvet, une quiétude, une réduction de l'action, une apparence d'incapacité à agir. Tranquillement libéré de l'anxiété, le pratiquant agira en temps opportun. Il bougera et réagira dans le sens de l'action. Il ne foncera pas en avant, mais s'adaptera aux influences qui arrivent sur lui, établira le vide en lui. Laissez les choses être ce qu'elles sont, se déplacer comme l'eau, réfléchir comme un miroir, répondre comme un écho, glisser rapidement à la non-existence et demeurer aussi tranquille que la pureté. Ceux qui gagnent, perdent. Ne précédez jamais les autres, suivez-les."

Lorsque vous visitez la cité interdite, une salle de l'axe central s’appelle salle de l'union. Sur un grand panneau calligraphié placé à l'intérieur au dessus du trône, figurent deux caractères calligraphiés, wu wei. La stratégie proposée déconseille au souverain une attitude volontariste, un gouvernement activiste à force de décrets promulgués à tort et à travers. Une seule mesure judicieuse vaut cent lois inefficaces, Lao Zi le sait bien quand il dit : "Plus on voit fleurir lois et règlements, plus on récolte voleurs et brigands" (Daodejing, 57).

Ainsi, comme le souligne Cyril Javary :

L'idéal du wu wei n'est pas celui des rois fainéants, mais celui des gens compétents, ceux qui savent comme le dit si bien François Cheng "laisser agir le temps; laisser agir la chose elle-même. Après l'effort humain, laisser les fruits et les plantes travailler à leur propre mûrissement ; laisser un métier manuel ou une technique physique travailler le corps de qui la pratique" (Le Dit de Tianyi). Cette idée existe en français, comme a pu le souligner François Jullien, dans une expression qui s'en approche : avoir du "métier". Qui a du métier, sachant exactement où et comment agir, obtient beaucoup en faisant peu.

Où, comme le dit ce proverbe chinois :

Tirer sur les radis pour les faire pousser n'apporte pas de résultats convaincants.

Wu wei et Taoisme

«Pratique le non-agir, affaire-toi à ne rien faire, goûte le sans goût ». Voilà le premier verset du chapitre 63 du Livre de la voie et de la vertu (Daodejing).

Le qigong aussi appelé neigong (« travail intérieur ») nous amène à se garder des stimulations extérieures pour se concentrer à l’interne. Par ce processus, on arrive à s’enraciner dans sa nature profonde, à ressentir nos besoins réels et de juger de manière plus adéquate et plus intuitive de ce qui est bon pour nous et de ce qui ne l’est pas. Par la persévérance, on vient à développer une capacité de détachement, une sorte d’indépendance du corps et de l’esprit face aux stimulations externes. La sensation d’être en contact avec soi-même, en maîtrise de sa santé psychophysique, et tout le bien-être qui en découle, c’est là un plaisir beaucoup plus riche et durable que ce que nous apportent les biens matériels. Décidément, à une époque où la remise en question de notre rapport avec l’environnement est devenue une chose inévitable, voir vitale pour les générations futures, nous ne pouvons qu’espérer que plus de gens renoue avec les sagesses traditionnelles et réintègre à leur vie le principe de wei wu wei, goûter le sans-goût. (Olivier Meunier)

Si l’on se tourne vers l’origine des caractères chinois Wu et Wei, ils représentaient pour Wu un homme qui danse en tenant dans chaque main un accessoire, sans doute une queue de bœuf, et pour Wei une main qui mène un éléphant avec une corde*. C’est en effet lors de la phase finale de la dynastie des Shang, période qui s’étend environ de 1250 à 1050 avant notre ère, qu’apparaissent, sur différents objets (notamment carapaces de tortues ou omoplates de bœufs), les premières inscriptions en langue chinoise. A cette époque l’écriture chinoise était représentative, chaque caractère représentant la chose décrite par un dessin, un pictogramme.

Un éléphant qui danse, çà n’existe pas, sauf peut être dans les cirques. Alors quel serait dans ce cadre le sens ancien de wu wei ? Sans doute quelque chose de l’ordre « suivre sa nature », se conformer à l’ordre des choses, à « l’ordre cosmique originel ». Wu wei fait référence à la culture d'un état d'être où nos actions sont faites sans effort, en accord avec le flux et reflux des cycles élémentaires du monde naturel. C'est une sorte de « aller avec le courant » qui se caractérise par une grande facilité avec laquelle - sans même vouloir - nous sommes en mesure de répondre parfaitement à n’importe quelle situation se présentant. Historiquement, wu wei a été pratiqué au sein et en dehors des structures sociales et politiques existantes. Dans le Daodejing, Lao Tseu nous introduit à son idéal de « leader éclairé » qui, en reprenant les principes de wu wei, est capable de gouverner d'une manière qui crée le bonheur et la prospérité pour tous les habitants du pays. Wu wei a également trouvé l'expression dans le choix fait par certains adeptes taoïstes de se retirer de la société afin de vivre la vie d'un ermite, d’errer librement dans les prairies des montagnes, de pratiquer la méditation pendant de longues périodes dans des grottes et donc être nourris de façon très directe de l'énergie du monde naturel. La pratique du wu wei est l'expression de ce qui dans le taoïsme est considérée comme la forme la plus élevée de la vertu (de), à savoir ce qui n'est nullement prémédité, mais découle plutôt spontanément. Dans le verset 38 du Daodejing, on peut lire :

La plus haute vertu est d'agir sans une conscience de soi
La bonté la plus haute est de donner sans condition
La justice la plus haute est de voir tout sans préj
ugés

Dans notre vie de tous les jours, tous autant que nous sommes, nous avons un bon moyen de sentir wuwei en action au plus profond de nous, et ce à travers l’écoute attentive de notre respiration. Agir, ne pas agir, faire ou laisser faire, intervenir ou pas, la respiration va et vient en continu, et ce tout au long de notre vie, sans interruption. C’est une bien merveilleuse chose que la respiration !

Yves Lorand

* source: the origins of chinese caracters, wang hongyuan, sinolingua beijing.

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