Les yeux fixés sur le modèle...

Publié le

Les yeux fixés sur le modèle...

C’est la rentrée…

« Penser l’efficacité à partir de l’abstraction de formes idéales, édifiées en modèle, qu’on projetterait sur le monde et que la volonté se fixerait comme but à réaliser. »

Voici donc ce que nous a laissé notre histoire, en droite ligne de la tradition grecque. L’idéal va donc être par exemple un corps parfait (mince, souple, dynamique, en bonne santé…), et c’est par notre volonté -à travers la pratique du qigong par exemple- que nous allons tendre à nous rapprocher de cet objectif. Cette « vision du monde », un plan fixé d’avance et l’action qui tend vers sa réalisation, est tellement « évidente » à nos yeux que nous ne la voyons même plus pour ce qu’elle est : une « posture » parmi d’autres ! Or, appliquer ce mode de fonctionnement lors d’un cours de qigong relève de deux impostures : celle d’une part de voir dans l’enseignant un « modèle » vers lequel, grâce à un « travail », nous allons pouvoir nous identifier, et d’autre part, et celle-ci est plus insidieuse, donc plus tenace, de penser que grâce à notre « activité », nous pouvons nous changer nous même.

S’il appartient à l’enseignant, et je m’y emploie, comme le savent ceux qui me connaissent, de régulièrement « casser » son image, par des écarts volontaires de tenue, de propos, de pratiques, etc, récurrents tout en restant mesurés (afin de ne pas effaroucher…), comment amener les élèves/apprentis (tous de bonne volonté, avec le désir de bien faire, bien entendu), à lâcher l’idée, d’une incroyable prétention, qu’en agissant sur eux-mêmes, ils vont pouvoir se changer !

« Or, voici que nous découvrons au plus loin, en Chine, une conception de l’efficacité qui apprends à laisser advenir l’effet ; c'est-à-dire non pas à le chercher mais à le laisser résulter. Il suffirait, nous disent les anciens Chinois, de savoir tirer parti du déroulement de la situation pour se laisser « porter » par elle… Pour la pensée chinoise, tout réel se présente comme un processus découlant de la seule interaction des facteurs en jeux (yin-yang…). L’ordre ne viendrait donc pas d’un modèle, qu’on applique aux choses, mais serait contenu tout entier dans le cours du réel, qu’il conduit sur un mode immanent et dont il assure la viabilité (le tao…)… Plutôt que de dresser un modèle qui serve de norme à son action, le sage chinois est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu’il s’y trouve engagé, pour en déceler la cohérence et profiter de leur solution ».

Certes, il n’y a plus guère « d’héroïsme » dans cette attitude, plus de motif d’autosatisfaction, plus de rapport maitre-élève , plus de prétention à réussir, plus de comparaisons avec le voisin qui est forcement meilleur ou moins « bon » que nous. Mais comme à chaque « rentrée », je sais aussi que vont se présenter à moi des personnes, remplis du désir d’un « mieux-être », et que beaucoup d’entres elles, après quelques cours, quelques semaines, déçues qu’elles seront de ne pas « progresser » dans l’objectif qu’elles s’étaient fixées, vont abandonner et ne plus revenir. Et à ces personnes en particulier, j’aimerais leur faire sentir à quel point il leur serait profitable de commencer cette belle aventure qu’est le qigong par l’abandon de tout espoir d’un mieux être, qui loin d’être un moteur dans leur cheminement va au contraire être un frein. Car faire du qigong, c’est mettre les deux pieds dans le plat de la pensée chinoise, laquelle pensée :

«… méconnaît le rapport théorie-pratique : elle le méconnaît, non pas par ignorance, ou parce qu’elle serait demeurée en enfance, elle est simplement passée à côté. Comme elle est passée à coté de l’idée de l’Etre ou de la pensée de Dieu. »

Car l’intérêt de « ne rien attendre » d’une pratique comme le qigong sera déjà de nous permettre de « savoir attendre ». L’on connait le fameux proverbe chinois : « Ce n’est pas en tirant sur les radis qu’on les fera grandir plus vite ». Comment cependant rentrer dans une pratique qui demande constance, apprentissage, répétitions journalières si l’on l’en conçoit pas le sens ? Car derrière toute activité pointe l’idée « d’utilitarisme ». C’est la fameuse question d’un(e) élève relative à une pratique ou un exercice qui surgit inévitablement et qui me laisse toujours sans voix : « à quoi çà sert ?!. » Répondre où ne pas répondre. Répondre « à rien » serait du nihilisme, « à ceci ou cela », de l’utilitarisme. Ne pas répondre ou s’en sortir par une pirouette genre « tu comprendras plus tard » un signe de prétention révoltante, ou bien alors, le sourire comme seule réponse ? (De tous ceux qui n'ont rien à dire les plus agréables sont ceux qui se taisent – Coluche).

Il y a pourtant de nombreuses activités quotidiennes que nous effectuons bien qu’elles n’aient à priori aucune utilité : Parler alors que nous n’avons rien à dire, marcher alors que nous n’avons nul endroit ou nous rendre, regarder la télévision alors qu’il n’y a rien d’intéressant, jouer à des jeux où il n’y a rien à gagner, … La liste est longue ! Pourquoi ne pas y rajouter le qigong ? Dans un « ici et maintenant » dénué de toute prétention à un changement libérateur, nous visiterons des lenteurs espacées par des gestes articulés. Nous communiquerons avec les étoiles voisines et les arbres environnants. Nous ferons accessoirement quelques bruits avec notre bouche et tenterons quelques pas de marche pour vérifier que nous respirons encore. Et malgré tous les beaux discours, toutes les bonnes résolutions, nous aurons, probablement, mais peut-être je l’espère un peu moins qu’auparavant, vous et moi, comme d’habitude, « les yeux fixés sur le modèle …» !

Bonne rentrée ! (Reprise des cours le 09/09 à Chamborigaud et le 13/09 à l’Habitarelle)

Yves Lorand

Toutes les citations, en italiques, ainsi que le titre de l’article, sont tirées de l’ouvrage : Traité de l'efficacité ; François Jullien ; 1996

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article