Dantian

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Le dantian, ou « tanne-tienne », quand on prononce à la française, est un terme oh combien récurrent dans la pratique du qigong ! Si, « officiellement », il existe trois dantian, en correspondance avec les 3 trésors (sanbao), dont les emplacements varient d’ailleurs selon les pratiques, le terme correspond, lorsque rien n’est précisé, à la région du ventre. Au Japon, on parle du « hara » popularisé par  le terme « hara kiri », et par le livre de K.G.Durkeim : Hara, centre vital de l’homme.

Dan Tian(丹田) se traduit généralement par « champ de cinabre ». Le champ a ici le sens du champ que le paysan cultive… mais qu’en est t-il du « cinabre » ? Derrière ce terme curieux se cache un élément naturel, puisqu’il s’agit du minerai de mercure. Autant dire des sortes de cailloux, de la même manière qu’il existe du minerai de fer, de cuivre et… d’or. Le cinabre à une particularité qui en a fait un minerai remarquable dès l’antiquité : sa couleur ! Le cinabre est en effet rouge. Rouge écarlate ! Les nuances de rouges varient selon les gisements et les lieux de productions, allant du rouge brique au vermillon, mais la vigueur de la couleur en a fait LE pigment rouge depuis les temps les plus reculés, et ce jusqu'à l’apparition des pigments synthétiques. Hormis ces usages tinctoriaux, le cinabre fut également très tôt utilisé dans le domaine médical, et ce en dépit de sa toxicité avérée… Et il rentrait aussi dans la composition des « pilules d’immortalité » que les taoïstes confectionnaient, et qui, à défaut d’immortalité, ont plutôt occasionné la mort de quelques souverains…

Un peu de métallurgie…

Mais bien entendu, l’usage principal du cinabre, sulfure de mercure, vient de sa nature même : le minerai de mercure, lequel mercure est essentiel, indispensable, pour « amalgamer » les fines particules d’or qui se trouvent dans le minerai aurifère finement broyé. Comment çà se passe ?

D’abord il faut extraire le mercure, qui est un métal dont la particularité, assez unique, est d’être liquide à température ambiante. Pour cela, les « alchimistes » chauffait  le cinabre à environ 600° dans une sorte d’alambic, les vapeurs de souffre étaient libérées pendant que les vapeurs de mercure se condensaient sur les parois, où l’on pouvait récupérer les gouttelettes du mercure une fois refroidies. Mercure, ou Hermès chez les grecs, était la divinité du commerce, des voyageurs, le messager des dieux… Le « vif argent », selon les termes des alchimistes occidentaux, a cette particularité de pouvoir amalgamer, d’agréger ensemble, de fines particules de métal lorsqu’il est mélangé avec. Accessoirement, ce sont les fameux « amalgames » au mercure si décriés et qui furent longtemps utilisés par les dentistes… Bien entendu, de tous temps, dans toutes les civilisations, la production de l’or a été fondamentale pour asseoir la puissance  et domination des souverains. Or l’or métal à l’état naturel, les fameuses « pépites d’or », est rare. En fait, l’immense majorité des réserves d’or dans la nature se trouvent sous forme de minerai. Lequel minerai, dans les techniques artisanales, va être finement broyé, lavé, les fines particules d’or, plus lourdes, progressivement séparées du reste, puis, grâce au mercure, amalgamées ensemble.

Reste ensuite  à provoquer l’évaporation du mercure, pour obtenir de l’or pur. L’on voit donc ainsi, en considérant la haute toxicité du mercure, pourquoi l’orpaillage clandestin en Guyane Française, est si dommageable pour l’environnement. Mais l’on comprend mieux, aussi, pourquoi nos fameux alchimistes, en Europe comme en Chine, ont été soutenus et entretenus par rois et empereurs… Au-delà de la fameuse « pierre philosophale », la recherche de techniques efficaces pour produire de l’or (et de l’argent) ne fut sans doute pas étrangère à leur notoriété !

Waidan (外丹) et Neidan(内丹).

Que l’on traduit du chinois par : alchimie externe et alchimie interne.

Où l’on voit donc l’importance du cinabre puisque c’est ce même caractère « dan » qui est utilisé pour dire « alchimie ». Lorsque l’on parle d’alchimie externe,  l’on désigne les pratiques anciennes de recherches de pouvoirs et de longévité par notamment l’absorption de différentes substances. Les substances d’origine minérales sensées conférer à l’utilisateur les pouvoirs liées à leur nature étaient particulièrement prisées…  Ainsi le jade et l’or, inaltérable, pour la longévité. Le quartz et d’autres minéraux pour rendre le corps résistant comme la pierre, et bien sûr le cinabre, rouge comme le sang, donc symbole de force et de vitalité. Les nombreuses intoxications liées à ces pratiques n’ont sans doute pas été étrangères à la progressive migration de l’alchimie externe vers l’alchimie interne. C’est ainsi que les trois substances fondamentales  des pratiques externes, le cinabre, le mercure et l’or ont « migré » dans les trois concepts du jing, du qi et du shen (sanbao). Mais c’est ainsi également que les pratiques proprement métallurgiques de raffinement, de sublimation  et de condensation se retrouvent dans les pratiques internes. Car il est un élément essentiel aux alchimistes que  nous n’avons pas encore évoqué : le feu ! Le feu qui en chauffant le creuset ou se trouve le cinabre va séparer le pur de l’impur, les vapeurs de mercure et de soufre, lequel mercure va se condenser sur les parois du  « bocal » ou s’opère la transformation alchimique. Car l’homonymie des termes chinois alchimie et cinabre pourrait nous amenée à préférer comme interprétation du terme dantian le sens d’ « espace de transformation » plutôt que celui de « champ de cinabre ». Cela correspondrait en tout cas plus à l’expérience sensible que l’on observe dans nos pratiques. Et l’introduction de la notion qu’une substance « impure » chauffée se sublime en vapeur  avant  de se condenser  sous une forme affinée, débarrassée de ses impuretés  serait une nouvelle manière d’aborder ce qui est à l’œuvre  dans nos « champs de cinabre », nos espaces intérieurs de raffinement et de transformations.

Yves Lorand

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